Je dors mal depuis l’adolescence. Pas le genre “deux heures du matin et je n’arrive pas à m’endormir” — le genre “trois heures du matin et je connais par cœur les bruits de mon immeuble”.
La dame du deuxième qui se lève aux toilettes à 2h40.
Le chat du quatrième qui saute sur le parquet à 5h20. Le bébé du cinquième qui pleure parfois à 4h.
Je ne suis pas insomniaque au sens où j’attends le sommeil. Je suis insomniaque au sens où j’écoute la nuit. Elle est pleine de choses qu’on ne soupçonne pas quand on dort.
Il y a quatre mois, un nouveau bruit s’est ajouté à mon répertoire.
LES BRUITS QUI NE DEVRAIENT PAS EXISTER
J’habite seule dans un petit deux-pièces au troisième étage d’un immeuble haussmannien du onzième arrondissement. Moulures, parquet qui grince, voisins qui se connaissent plus ou moins. Celui du dessous s’appelle Henri Lambert. Soixante et onze ans, veuf depuis deux ans — je m’en souviens parce que j’avais laissé des fleurs devant sa porte, sans sonner, quand j’avais appris la mort de sa femme par la gardienne.
M. Lambert est d’une discrétion totale. Toujours poli, toujours bien mis. Costume léger en été, manteau en cachemire en hiver. Il reçoit son fils une fois par mois, un samedi. Sinon, personne. Je ne l’ai jamais entendu élever la voix, ni écouter la télévision fort, ni avoir des amis à dîner.
Un soir de décembre, à 3h12, j’entends sa porte se fermer. Très doucement. Presque un clic, pas un claquement. Puis ses pas dans l’escalier — légers, posés, quelqu’un qui connaît chaque marche. Puis la lourde porte cochère qui claque en bas.
Je n’y prête pas vraiment attention. Les vieux ont des insomnies, eux aussi.
Le lendemain, par hasard, je regarde mon téléphone quand j’entends la porte. 3h12.
Le surlendemain, j’attends. 3h12.
LE RITUEL IMPOSSIBLE
Pendant trois semaines, M. Lambert quitte son appartement à la même seconde. Chaque nuit. Pas de variation. J’ai arrêté de chercher à dormir à ces heures-là — j’attends. J’imagine des hypothèses.
Il a une maîtresse. Mais à son âge ? Et pourquoi une constance si bizarre ? Non.
Il est somnambule. Mais les somnambules ne fonctionnent pas avec une précision d’horloger.
Il vend quelque chose. De la drogue ? Des choses volées ? Il n’a pas la silhouette d’un trafiquant. Il pèse cinquante kilos et marche avec une légère raideur dans la hanche gauche.
Il va jeter ce qu’il ne veut pas qu’on voie. Mais alors, pourquoi cette heure précise ?
Je commence à devenir un peu obsédée. Je me couche avec mon téléphone à portée de main, réglé pour vibrer à 3h11. J’attends le clic de sa porte comme on attend le début d’un film. Mon sommeil, déjà compliqué, devient une catastrophe.
LA NUIT OÙ JE L’AI SUIVI
Un mardi de janvier, je décide. Je mets un manteau par-dessus mon pyjama, je noue une écharpe, j’enfile des bottines sans lacets. À 3h11, je suis derrière ma porte, la main sur la poignée.
3h12. Le clic, en bas. Les pas dans l’escalier. Je descends à mon tour, le plus silencieusement possible, en attendant qu’il ait deux étages d’avance.
Dehors, la rue est vide. Les pavés luisent. Il a plu en début de soirée. Les lampadaires à sodium font des flaques jaunes qui se reflètent sur l’asphalte mouillé. M. Lambert marche à un rythme régulier, un petit sac en toile beige à la main, la tête légèrement baissée contre le vent. Il tourne rue de Turbigo.
Je le suis à vingt mètres. Il ne se retourne pas une seule fois.
Il marche huit minutes exactement. Passe devant la boulangerie fermée, la pharmacie, la boutique de fleurs. Puis il tourne dans une rue étroite que je connais mal, et il entre dans un bâtiment que je reconnais immédiatement.
L’Hôpital Saint-Louis.
LE SERVICE DE SOINS PALLIATIFS
J’hésite longtemps avant d’entrer. C’est un hall d’hôpital à 3h30 du matin — presque vide, néons fatigués, une seule infirmière derrière le comptoir d’accueil. Un agent de sécurité regarde son téléphone sans lever les yeux.
M. Lambert connaît le chemin. Il salue l’infirmière d’un petit signe de tête, elle lui sourit, il prend l’escalier. Pas l’ascenseur — l’escalier. Troisième étage.
Je reste dans le hall. Je m’approche de l’infirmière. Je lui chuchote, en essayant de paraître calme : “Excusez-moi, je cherche M. Lambert — est-ce que vous pouvez me dire qui il vient voir ?”
Elle me regarde, puis comprend que je ne suis pas quelqu’un de la famille. Elle hésite. Elle me dit doucement :
“M. Reyes. Ils sont amis depuis cinquante ans. M. Reyes n’a personne d’autre — pas de famille, pas d’enfants, pas d’amis encore vivants. Son dossier dit qu’il reste probablement quelques semaines. M. Lambert vient chaque nuit.”
Je lui demande pourquoi 3h12. Elle sourit :
“C’est à cause de la relève. À 3h, on fait le point, on s’occupe des urgences. À 3h10-3h15, les couloirs sont calmes, le personnel est à son poste. On peut faire entrer un visiteur discrètement sans que ça perturbe personne. M. Lambert a demandé à un infirmier du soir si c’était possible, il y a trois mois. On a dit oui. Personne n’y voit de problème.”
CE QU’IL Y AVAIT DANS LE SAC
Je suis restée dans le hall. Je n’ai pas osé monter. Une heure plus tard, M. Lambert est redescendu. Il m’a vue. Il s’est arrêté. Je me suis sentie stupide, prise en faute, comme une adolescente.
Il n’a pas eu l’air choqué. Il a eu l’air… doux. Un peu fatigué. Il m’a dit :
“Vous habitez au-dessus de chez moi, n’est-ce pas ? Vous dormez mal vous aussi.”
Il a souri d’un sourire triste. Il a désigné un banc dans le hall. On s’est assis tous les deux.
Il m’a raconté. M. Reyes — Luis Reyes, d’origine espagnole — avait été son meilleur ami depuis 1975. Ils s’étaient rencontrés dans un atelier de menuiserie où ils travaillaient tous les deux comme apprentis. Ils avaient vécu toute leur vie adulte dans le même quartier. Ils s’étaient mariés la même année, avaient été témoins l’un pour l’autre. La femme de M. Lambert était morte il y a deux ans. La compagne de M. Reyes, bien avant.
M. Reyes est en coma partiel depuis trois mois. Il ouvre parfois les yeux, mais il ne parle presque plus. Il reconnaît la musique. Il aime surtout les Beatles — il avait été bouleversé par leur concert parisien en 1965.
Dans le petit sac en toile, M. Lambert avait :
Un thermos de café — pour lui.
Une radio portative — pour faire écouter à son ami les chansons qu’il aimait, doucement, à son oreille.
Des cassettes audio vintage — les Beatles, Brassens, Reggiani.
Et un livre — Les Misérables, qu’il lui lisait à voix haute, chapitre par chapitre, une nuit après l’autre, depuis trois mois. Ils en étaient à Marius.
“Il ne dit rien quand je lis”, m’a dit M. Lambert. “Mais il sourit à certaines phrases. Je sais qu’il entend. Les infirmières disent la même chose. Je vais continuer jusqu’à la fin.”
LA PLANTE DEVANT SA PORTE
Je suis rentrée à pied. Il faisait plus froid, le vent s’était levé. Je n’ai pas dormi. Le lendemain matin, je suis allée chez le fleuriste du coin — celui qui ouvre à 7h30. J’ai choisi une petite plante grasse, robuste, simple. Une succulente dans un pot en terre cuite. Rien de sophistiqué.
Je l’ai déposée devant la porte de M. Lambert. Sans sonner. Sans un mot. Juste la plante.
Trois jours plus tard, un petit carton dans ma boîte aux lettres. Écriture à l’encre bleue, la même que celle de son panneau interphone.
“Merci, voisine. Elle fleurit bien. — H. Lambert”
Rien d’autre. Pas d’explication, pas d’invitation à café, pas de “venez quand vous voulez”. Juste ce petit mot.
CE QUE J’AI APPRIS CETTE NUIT-LÀ
Les gens qu’on croise dans les couloirs de nos immeubles ont des vies immenses. Des amitiés de cinquante ans. Des veilles silencieuses. Des gestes que personne ne verra jamais et qui sont, peut-être, les choses les plus belles que les humains soient capables de faire.
En France, selon l’Observatoire National de la Fin de Vie, environ un patient en soins palliatifs sur cinq n’a plus aucun proche vivant ou disponible. Les personnes qui viennent leur tenir compagnie pendant leurs dernières semaines sont souvent des amis de jeunesse, parfois des bénévoles associatifs, parfois des voisins. On ne les voit jamais.
M. Lambert continue de sortir à 3h12. Je l’entends encore. Mais maintenant, quand sa porte claque doucement, je fais une pause. Je pense à M. Reyes, à Marius, aux cassettes des Beatles, à cinquante ans d’amitié qui se conclut à voix basse dans une chambre d’hôpital.
Et je souris dans le noir.
POUR ALLER PLUS LOIN
Si cette histoire vous a touché, regardez autrement les gens qui vous entourent. Le vieux monsieur de votre palier. La dame seule du café du coin. L’homme qui marche dans le parc à la même heure tous les matins. Vous ne savez pas qui ils veillent. Vous ne savez pas de quoi leur vie est faite.
Si vous voulez faire quelque chose de concret, plusieurs associations françaises recherchent en permanence des bénévoles pour l’accompagnement en fin de vie : JALMALV (Jusqu’à la Mort Accompagner la Vie), Les Petits Frères des Pauvres, ASP Fondatrice à Paris. Quelques heures par semaine, parfois une fois par mois.
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