{"id":2562,"date":"2026-04-21T16:06:59","date_gmt":"2026-04-21T16:06:59","guid":{"rendered":"https:\/\/temps24.fr\/?p=2562"},"modified":"2026-04-21T16:06:59","modified_gmt":"2026-04-21T16:06:59","slug":"mon-voisin-sortait-a-3h12-chaque-nuit-ce-que-jai-vu-en-le-suivant-ma-fait-pleurer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/temps24.fr\/?p=2562","title":{"rendered":"Mon voisin sortait \u00e0 3h12 chaque nuit \u2014 ce que j&#8217;ai vu en le suivant m&#8217;a fait pleurer"},"content":{"rendered":"\n<p>Je dors mal depuis l&#8217;adolescence. Pas le genre &#8220;deux heures du matin et je n&#8217;arrive pas \u00e0 m&#8217;endormir&#8221; \u2014 le genre &#8220;trois heures du matin et je connais par c\u0153ur les bruits de mon immeuble&#8221;. <\/p>\n\n\n\n<p>La dame du deuxi\u00e8me qui se l\u00e8ve aux toilettes \u00e0 2h40. <\/p>\n\n\n\n<p>Le chat du quatri\u00e8me qui saute sur le parquet \u00e0 5h20. Le b\u00e9b\u00e9 du cinqui\u00e8me qui pleure parfois \u00e0 4h.<br><br>Je ne suis pas insomniaque au sens o\u00f9 j&#8217;attends le sommeil. Je suis insomniaque au sens o\u00f9 j&#8217;\u00e9coute la nuit. Elle est pleine de choses qu&#8217;on ne soup\u00e7onne pas quand on dort.<br><br>Il y a quatre mois, un nouveau bruit s&#8217;est ajout\u00e9 \u00e0 mon r\u00e9pertoire.<br><br>LES BRUITS QUI NE DEVRAIENT PAS EXISTER<br><br>J&#8217;habite seule dans un petit deux-pi\u00e8ces au troisi\u00e8me \u00e9tage d&#8217;un immeuble haussmannien du onzi\u00e8me arrondissement. Moulures, parquet qui grince, voisins qui se connaissent plus ou moins. Celui du dessous s&#8217;appelle Henri Lambert. Soixante et onze ans, veuf depuis deux ans \u2014 je m&#8217;en souviens parce que j&#8217;avais laiss\u00e9 des fleurs devant sa porte, sans sonner, quand j&#8217;avais appris la mort de sa femme par la gardienne.<br><br>M. Lambert est d&#8217;une discr\u00e9tion totale. Toujours poli, toujours bien mis. Costume l\u00e9ger en \u00e9t\u00e9, manteau en cachemire en hiver. Il re\u00e7oit son fils une fois par mois, un samedi. Sinon, personne. Je ne l&#8217;ai jamais entendu \u00e9lever la voix, ni \u00e9couter la t\u00e9l\u00e9vision fort, ni avoir des amis \u00e0 d\u00eener.<br><br>Un soir de d\u00e9cembre, \u00e0 3h12, j&#8217;entends sa porte se fermer. Tr\u00e8s doucement. Presque un clic, pas un claquement. Puis ses pas dans l&#8217;escalier \u2014 l\u00e9gers, pos\u00e9s, quelqu&#8217;un qui conna\u00eet chaque marche. Puis la lourde porte coch\u00e8re qui claque en bas.<br><br>Je n&#8217;y pr\u00eate pas vraiment attention. Les vieux ont des insomnies, eux aussi.<br><br>Le lendemain, par hasard, je regarde mon t\u00e9l\u00e9phone quand j&#8217;entends la porte. 3h12.<br><br>Le surlendemain, j&#8217;attends. 3h12.<br><br>LE RITUEL IMPOSSIBLE<br><br>Pendant trois semaines, M. Lambert quitte son appartement \u00e0 la m\u00eame seconde. Chaque nuit. Pas de variation. J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 de chercher \u00e0 dormir \u00e0 ces heures-l\u00e0 \u2014 j&#8217;attends. J&#8217;imagine des hypoth\u00e8ses.<br><br>Il a une ma\u00eetresse. Mais \u00e0 son \u00e2ge ? Et pourquoi une constance si bizarre ? Non.<br><br>Il est somnambule. Mais les somnambules ne fonctionnent pas avec une pr\u00e9cision d&#8217;horloger.<br><br>Il vend quelque chose. De la drogue ? Des choses vol\u00e9es ? Il n&#8217;a pas la silhouette d&#8217;un trafiquant. Il p\u00e8se cinquante kilos et marche avec une l\u00e9g\u00e8re raideur dans la hanche gauche.<br><br>Il va jeter ce qu&#8217;il ne veut pas qu&#8217;on voie. Mais alors, pourquoi cette heure pr\u00e9cise ?<br><br>Je commence \u00e0 devenir un peu obs\u00e9d\u00e9e. Je me couche avec mon t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 port\u00e9e de main, r\u00e9gl\u00e9 pour vibrer \u00e0 3h11. J&#8217;attends le clic de sa porte comme on attend le d\u00e9but d&#8217;un film. Mon sommeil, d\u00e9j\u00e0 compliqu\u00e9, devient une catastrophe.<br><br>LA NUIT O\u00d9 JE L&#8217;AI SUIVI<br><br>Un mardi de janvier, je d\u00e9cide. Je mets un manteau par-dessus mon pyjama, je noue une \u00e9charpe, j&#8217;enfile des bottines sans lacets. \u00c0 3h11, je suis derri\u00e8re ma porte, la main sur la poign\u00e9e.<br><br>3h12. Le clic, en bas. Les pas dans l&#8217;escalier. Je descends \u00e0 mon tour, le plus silencieusement possible, en attendant qu&#8217;il ait deux \u00e9tages d&#8217;avance.<br><br>Dehors, la rue est vide. Les pav\u00e9s luisent. Il a plu en d\u00e9but de soir\u00e9e. Les lampadaires \u00e0 sodium font des flaques jaunes qui se refl\u00e8tent sur l&#8217;asphalte mouill\u00e9. M. Lambert marche \u00e0 un rythme r\u00e9gulier, un petit sac en toile beige \u00e0 la main, la t\u00eate l\u00e9g\u00e8rement baiss\u00e9e contre le vent. Il tourne rue de Turbigo.<br><br>Je le suis \u00e0 vingt m\u00e8tres. Il ne se retourne pas une seule fois.<br><br>Il marche huit minutes exactement. Passe devant la boulangerie ferm\u00e9e, la pharmacie, la boutique de fleurs. Puis il tourne dans une rue \u00e9troite que je connais mal, et il entre dans un b\u00e2timent que je reconnais imm\u00e9diatement.<br><br>L&#8217;H\u00f4pital Saint-Louis.<br><br>LE SERVICE DE SOINS PALLIATIFS<br><br>J&#8217;h\u00e9site longtemps avant d&#8217;entrer. C&#8217;est un hall d&#8217;h\u00f4pital \u00e0 3h30 du matin \u2014 presque vide, n\u00e9ons fatigu\u00e9s, une seule infirmi\u00e8re derri\u00e8re le comptoir d&#8217;accueil. Un agent de s\u00e9curit\u00e9 regarde son t\u00e9l\u00e9phone sans lever les yeux.<br><br>M. Lambert conna\u00eet le chemin. Il salue l&#8217;infirmi\u00e8re d&#8217;un petit signe de t\u00eate, elle lui sourit, il prend l&#8217;escalier. Pas l&#8217;ascenseur \u2014 l&#8217;escalier. Troisi\u00e8me \u00e9tage.<br><br>Je reste dans le hall. Je m&#8217;approche de l&#8217;infirmi\u00e8re. Je lui chuchote, en essayant de para\u00eetre calme : &#8220;Excusez-moi, je cherche M. Lambert \u2014 est-ce que vous pouvez me dire qui il vient voir ?&#8221;<br><br>Elle me regarde, puis comprend que je ne suis pas quelqu&#8217;un de la famille. Elle h\u00e9site. Elle me dit doucement :<br><br>&#8220;M. Reyes. Ils sont amis depuis cinquante ans. M. Reyes n&#8217;a personne d&#8217;autre \u2014 pas de famille, pas d&#8217;enfants, pas d&#8217;amis encore vivants. Son dossier dit qu&#8217;il reste probablement quelques semaines. M. Lambert vient chaque nuit.&#8221;<br><br>Je lui demande pourquoi 3h12. Elle sourit :<br><br>&#8220;C&#8217;est \u00e0 cause de la rel\u00e8ve. \u00c0 3h, on fait le point, on s&#8217;occupe des urgences. \u00c0 3h10-3h15, les couloirs sont calmes, le personnel est \u00e0 son poste. On peut faire entrer un visiteur discr\u00e8tement sans que \u00e7a perturbe personne. M. Lambert a demand\u00e9 \u00e0 un infirmier du soir si c&#8217;\u00e9tait possible, il y a trois mois. On a dit oui. Personne n&#8217;y voit de probl\u00e8me.&#8221;<br><br>CE QU&#8217;IL Y AVAIT DANS LE SAC<br><br>Je suis rest\u00e9e dans le hall. Je n&#8217;ai pas os\u00e9 monter. Une heure plus tard, M. Lambert est redescendu. Il m&#8217;a vue. Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. Je me suis sentie stupide, prise en faute, comme une adolescente.<br><br>Il n&#8217;a pas eu l&#8217;air choqu\u00e9. Il a eu l&#8217;air&#8230; doux. Un peu fatigu\u00e9. Il m&#8217;a dit :<br><br>&#8220;Vous habitez au-dessus de chez moi, n&#8217;est-ce pas ? Vous dormez mal vous aussi.&#8221;<br><br>Il a souri d&#8217;un sourire triste. Il a d\u00e9sign\u00e9 un banc dans le hall. On s&#8217;est assis tous les deux.<br><br>Il m&#8217;a racont\u00e9. M. Reyes \u2014 Luis Reyes, d&#8217;origine espagnole \u2014 avait \u00e9t\u00e9 son meilleur ami depuis 1975. Ils s&#8217;\u00e9taient rencontr\u00e9s dans un atelier de menuiserie o\u00f9 ils travaillaient tous les deux comme apprentis. Ils avaient v\u00e9cu toute leur vie adulte dans le m\u00eame quartier. Ils s&#8217;\u00e9taient mari\u00e9s la m\u00eame ann\u00e9e, avaient \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins l&#8217;un pour l&#8217;autre. La femme de M. Lambert \u00e9tait morte il y a deux ans. La compagne de M. Reyes, bien avant.<br><br>M. Reyes est en coma partiel depuis trois mois. Il ouvre parfois les yeux, mais il ne parle presque plus. Il reconna\u00eet la musique. Il aime surtout les Beatles \u2014 il avait \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 par leur concert parisien en 1965.<br><br>Dans le petit sac en toile, M. Lambert avait :<br><br>Un thermos de caf\u00e9 \u2014 pour lui.<br><br>Une radio portative \u2014 pour faire \u00e9couter \u00e0 son ami les chansons qu&#8217;il aimait, doucement, \u00e0 son oreille.<br><br>Des cassettes audio vintage \u2014 les Beatles, Brassens, Reggiani.<br><br>Et un livre \u2014 Les Mis\u00e9rables, qu&#8217;il lui lisait \u00e0 voix haute, chapitre par chapitre, une nuit apr\u00e8s l&#8217;autre, depuis trois mois. Ils en \u00e9taient \u00e0 Marius.<br><br>&#8220;Il ne dit rien quand je lis&#8221;, m&#8217;a dit M. Lambert. &#8220;Mais il sourit \u00e0 certaines phrases. Je sais qu&#8217;il entend. Les infirmi\u00e8res disent la m\u00eame chose. Je vais continuer jusqu&#8217;\u00e0 la fin.&#8221;<br><br>LA PLANTE DEVANT SA PORTE<br><br>Je suis rentr\u00e9e \u00e0 pied. Il faisait plus froid, le vent s&#8217;\u00e9tait lev\u00e9. Je n&#8217;ai pas dormi. Le lendemain matin, je suis all\u00e9e chez le fleuriste du coin \u2014 celui qui ouvre \u00e0 7h30. J&#8217;ai choisi une petite plante grasse, robuste, simple. Une succulente dans un pot en terre cuite. Rien de sophistiqu\u00e9.<br><br>Je l&#8217;ai d\u00e9pos\u00e9e devant la porte de M. Lambert. Sans sonner. Sans un mot. Juste la plante.<br><br>Trois jours plus tard, un petit carton dans ma bo\u00eete aux lettres. \u00c9criture \u00e0 l&#8217;encre bleue, la m\u00eame que celle de son panneau interphone.<br><br>&#8220;Merci, voisine. Elle fleurit bien. \u2014 H. Lambert&#8221;<br><br>Rien d&#8217;autre. Pas d&#8217;explication, pas d&#8217;invitation \u00e0 caf\u00e9, pas de &#8220;venez quand vous voulez&#8221;. Juste ce petit mot.<br><br>CE QUE J&#8217;AI APPRIS CETTE NUIT-L\u00c0<br><br>Les gens qu&#8217;on croise dans les couloirs de nos immeubles ont des vies immenses. Des amiti\u00e9s de cinquante ans. Des veilles silencieuses. Des gestes que personne ne verra jamais et qui sont, peut-\u00eatre, les choses les plus belles que les humains soient capables de faire.<br><br>En France, selon l&#8217;Observatoire National de la Fin de Vie, environ un patient en soins palliatifs sur cinq n&#8217;a plus aucun proche vivant ou disponible. Les personnes qui viennent leur tenir compagnie pendant leurs derni\u00e8res semaines sont souvent des amis de jeunesse, parfois des b\u00e9n\u00e9voles associatifs, parfois des voisins. On ne les voit jamais.<br><br>M. Lambert continue de sortir \u00e0 3h12. Je l&#8217;entends encore. Mais maintenant, quand sa porte claque doucement, je fais une pause. Je pense \u00e0 M. Reyes, \u00e0 Marius, aux cassettes des Beatles, \u00e0 cinquante ans d&#8217;amiti\u00e9 qui se conclut \u00e0 voix basse dans une chambre d&#8217;h\u00f4pital.<br><br>Et je souris dans le noir.<br><br>POUR ALLER PLUS LOIN<br><br>Si cette histoire vous a touch\u00e9, regardez autrement les gens qui vous entourent. Le vieux monsieur de votre palier. La dame seule du caf\u00e9 du coin. L&#8217;homme qui marche dans le parc \u00e0 la m\u00eame heure tous les matins. Vous ne savez pas qui ils veillent. Vous ne savez pas de quoi leur vie est faite.<br><br>Si vous voulez faire quelque chose de concret, plusieurs associations fran\u00e7aises recherchent en permanence des b\u00e9n\u00e9voles pour l&#8217;accompagnement en fin de vie : JALMALV (Jusqu&#8217;\u00e0 la Mort Accompagner la Vie), Les Petits Fr\u00e8res des Pauvres, ASP Fondatrice \u00e0 Paris. Quelques heures par semaine, parfois une fois par mois.<br><br>Partagez cet article avec quelqu&#8217;un qui aime les histoires qui r\u00e9chauffent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Je dors mal depuis l&#8217;adolescence. 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